Guylaine Guevremont
photo: André Cornelier Q- Guylaine Guevremont, comment en êtes-vous venue, comme nutritionniste, à ne plus vouloir suivre les courants dominants en matière de saine alimentation ?
R- Quand j'ai commencé à travailler avec l'approche anti-régime, j'aidais les gens à reconnaître leurs signaux de faim et de satiété certes, mais je trouvais que les messages étaient contradictoires : " Mangez quand vous avez faim, ce que vous voulez mais n'oubliez pas de manger des fruits, des légumes et les protéines maigres ". C'est impossible de tout faire à la fois. Donc, il est devenu clair à mes yeux que lorsque les gens oublient les théories sur la saine alimentation, ils arrivent plus vite à respecter leurs signaux de faim et de satiété. Mais cette prise de conscience ne les fait pas manger moins santé, au contraire. Si une personne mange une frite jusqu'à satiété au lieu de la manger au complet elle consomme aussitôt moins de gras que si elle avait mangé tout le plat. En plus, cette liberté sans culpabilité permet d'arrêter de manger en cachette et en trop grande quantité les aliments tant aimés. Ça aussi, c'est un changement santé.

Q- Est-ce que l'approche anti-régime expliquée dans le livre est une théorie comme toute les autres diètes amaigrissantes
R- Non. L'être humain est programmé pour régler instinctivement son apport alimentaire. Cette approche explique comment revenir à ces mécanismes fondamentaux en mangeant lorsque le corps le demande et en arrêtant quand il manifeste qu'il est rassasié. Depuis des années les différentes diètes proposées aux gens cherchent à imposer les restrictions. On dit que pour maigrir, il faut se restreindre. L'approche anti-régime redonne à chaque personne le pouvoir de décider ce qu'elle mange. Elle est la mieux placer pour savoir ce qu'il lui faut.

Q- Dire que les gens peuvent manger ce qu'ils ont envie est une grande surprise. Est-ce que c'est possible de vraiment se rebrancher sur ses goûts sans prendre du poids ?
R- C'est vrai que pour une personne qui se prive constamment, l'idée même de manger tout ce dont elle a envie représente un risque. Mais lorsque l'alimentation cesse d'être vue en deux pôles -- le bon et le mauvais -- toute la relation avec la nourriture change. Lorsqu'on est privé de chocolat, par exemple, on finit par en rêver et dès qu'on se permet d'en manger, on dévore tout. Mais si on peut en manger aussi souvent qu'on en veut, on réalise qu'on n'a pas toujours envie de cet aliment, de la même façon qu'on n'a pas toujours envie de manger du poulet ou des carottes. Donc, oui, il est possible d'arriver à respecter ses goûts sans prendre du poids et c'est même essentiel pour en perdre.

Q- Je ne sais pas ce que je sens quand j'ai faim et quand je n'ai plus faim. Est-ce que je vais arriver à perdre du poids avec l'approche anti-diète ?
R- La majorité des gens ne reconnaissent plus leurs signaux (on les reconnaît quand on est enfant et souvent, on les perd ensuite) mais ne vous en faites pas. Si vous suivez les étapes avec patience, vous devriez être en mesure de récupérer la capacité d'identifier clairement ces sensations. N'oubliez pas, vous êtes né avec ces signaux. Si vous avez fait beaucoup de diètes dans votre vie, il est possible que vous ne receviez plus le signal de la faim car votre corps a trop été privé. Vous allez donc devoir commencer par vous nourrir régulièrement pour faire comprendre à votre corps que la famine est terminée. Vous pouvez avoir l'impression que manger aussi souvent va vous faire grossir, mais ne vous en faites pas, c'est une impression normale. Allez-y lentement et essayez d'avoir en tête de retrouver les signaux avant de penser à votre poids.

Q- Je suis obsédé par mon poids, est-ce que je vais enfin pouvoir me libérer de cette pression ?
R- C'est pour moi toujours très triste quand je vois à quel point les gens se mettent de la pression pour perdre du poids. La première des choses que les gens doivent réaliser est qu'ils n'ont pas le contrôle de leur poids. C'est une surprise pour beaucoup car les nombreuses diètes leur ont fait croire qu'il est possible de peser le poids que l'on choisit. Ce n'est pas vrai car si c'était le cas, une fois arrivé à notre poids, il ne bougerait plus. Le contrôle est à court terme. Pas à long terme. Mais si les gens n'ont pas le contrôle sur la quantité de gras qu'ils ont sur leur corps, ils ont, par contre, le pouvoir de répondre à leur faim et à leur satiété et de savoir ce qu'ils ont envie de manger. C'est le moyen auquel je crois pour revenir à une plus grande liberté. Écoutant ses signaux et cesser de toujours se sentir coupable de manger est le chemin vers la guérison de l'obsession.

 

Marie-Claude Lortie
photo: Patrick Sansfaçon Q- Marie-Claude Lortie, vous êtes journaliste, pourquoi avoir écrit ce livre ?
R- J'ai écrit ce livre parce que je vois trop de gens, partout, qui se privent totalement inutilement de manger les choses dont ils ont envie. Ils pensent qu'en se limitant, ils s'empêchent de grossir, mais c'est faux. J'espère les aider à retrouver la liberté de manger et de découvrir.

Q- Mais n'est-ce pas étonnant qu'une critique gastronomique veuille partager une approche alimentaire où tout est permis, incluant poutine et sundaes ?
R- Les goûts sont comme les couleurs. Ça ne se discute pas. Personnellement, je suis ouverte à toutes les formes de nourriture. Je suis en faveur de la liberté et de la diversité.

Actuellement, on s'empêche de découvrir à quel point il y a un monde de délices autour de nous, parce qu'on a peur de prendre du poids.

Au lieu de manger nos fromages, nos viandes, nos volailles, nos confitures et tous nos autres produits locaux, on mange des aliments industriels allégés et des fruits et légumes venus de l'autre bout du monde, qui ne goûtent rien et qui nous rendent malheureux.

Si on veut réellement ouvrir nos horizons, il faut commencer par éliminer toutes les barrières qui nous bloquent actuellement, dont le comptage de calories et toutes les autres obsessions santé que l'on a développées face à la nourriture.

Q - Alors vous endossez le junk food ?
R - Personnellement, je n'aime pas ça du tout, je n'en mange pas et je sers autre chose à ma famille. Et je boycotte les chaînes transnationales. Mais je n'ai rien contre les bineries locales qui servent des hamburgers.

Ce n'est pas parce qu'on n'est pas contre le junk qu'on pense que c'est une chose extraordinaire qu'on peut manger chaque jour en quantités industrielles.

Cela dit, je ne crois pas que c'est le droit de quiconque de dire aux autres ce qu'ils devraient manger.

Je crois qu'il faut surtout qu'on se mette à cuisiner pour montrer aux jeunes qu'il y a autre chose qu'ils pourraient aimer tout autant.

Comme société, nous avons le droit de nous inquiéter de la prise de poids globale de la population. Mais nous n'avons pas le droit de dire à des individus de ne pas manger ce qu'ils ont envie de manger, surtout si cette liberté leur permet de retrouver la sérénité dont ils ont besoin pour perdre du poids !

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